Le comédien et metteur en scène Bruno Abraham-Kremer sera le 27 octobre en Théâtre de l’Hôtel de Ville, dans une adaptation de La Promesse de l’aube, œuvre littéraire signée Romain Gary. Rencontre avec un homme de théâtre d’un immense talent, pour un coup de cœur de cette Saison culturelle municipale.
Pouvez-vous nous raconter l’histoire de La Promesse de l’aube ?
C’est l’histoire en grande partie autobiographique de son auteur, Romain Gary, depuis son enfance, qui a commencé à Vilnius, s’est poursuivie à Moscou et qui traverse toute l’Europe jusqu’à son arrivée en France à Nice. C’est son histoire, de sa petite enfance jusqu’à son âge d’homme, et c’est en même temps l’histoire de celle que j’appelle sa co-scénariste : sa mère.
C’est une adaptation du roman de Gary La Promesse de l’aube, qui raconte toute sa construction d’être humain. On sait que sa mère lui avait toujours dit qu’il serait à la fois ambassadeur de France et héros de guerre et de la résistance. Et il est devenu effectivement consul général de France. Ainsi qu’un grand écrivain comme on le sait, deux fois Prix Goncourt, ce qui n’est pas possible en théorie, mais qui était son cas. Il a également reçu la Croix de la Libération, remise par le Général de Gaulle.
Comme il le dit lui-même, il a tenu sa promesse envers sa mère. La Promesse de l’aube raconte cette espèce d’épopée depuis le fond de la Lituanie d’où il est originaire jusqu’en France.
Pourquoi avoir choisit d’adapter ce texte ?
Parce que c’est un magnifique texte initiatique. Parce qu’il se trouve que c’est aussi le trajet de ma propre famille qui venait de la même ville, et qui a fait, si j’ose dire, ce même voyage, mais évidemment dans des conditions différentes.
C’est un texte qui parle magnifiquement d’une question aujourd’hui essentielle qu’on appelle l’intégration. "Qu’est-ce que ça veut dire être Français ?". Romain Gary dit qu’il n’y a que les étrangers qui savent à quel point cette nationalité est importante. Et il y a consacré sa vie. Il est un magnifique exemple d’intégration, quelqu’un qui a rêvé de ce pays et de cette langue. C’est une question qui me touche beaucoup. Je dis souvent que Romain Gary est comme un frère d’armes pour moi. Quelqu’un qui ne met rien au dessus de la liberté. C’est une chose qui mérite d’être racontée.
Comment vous êtes-vous approprié ce personnage en tant qu’acteur ?
Je pense qu’on ne s’approprie pas Romain Gary. J’ai fait l’adaptation de ce texte, La Promesse de l’aube, avec Corine Juresco (collaboratrice permanente du Théâtre de l’Invisible). Il fallait adapter ce gros roman de 500 pages en 1 h 40, ce qui a demandé un travail de plusieurs mois. Pour cela, j’ai lu pratiquement toute l’œuvre de Romain Gary. Forcément, je me suis intéressé à sa vie, à qui il était, à des tas d’épisodes de son existence. Comme c’était un homme médiatisé, il existe beaucoup de documents sur lui.
Je me suis plongé à la fois dans son œuvre littéraire et dans sa vie personnelle, puisqu’il l’évoque de toute façon dans nombre de ses ouvrages.
Dans Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran, ou encore dans La Vie sinon rien, vous étiez déjà seul en scène. Est-ce un exercice théâtral qui vous convient particulièrement ?
C’est très exigeant, je ne dirais pas le contraire. Mais il y a à chaque fois une véritable raison d’être seul en scène. Là, en l’occurrence, c’est l’histoire de Romain Gary. Le roman commence. Il est sur une plage en Californie, seul, il a 45 ans. C’est un moment où il est un peu "down" comme on dirait aujourd’hui. Sa mère, qui est décédée depuis longtemps, vient à son secours une fois de plus. Elle parle en lui et lui redonne du goût pour la vie. Il dit dans le roman très clairement qu’il est habité par sa mère, parfois même qu’il a du mal à s’en débarrasser, tant elle est présente ! C’est un homme qui se raconte au présent mais qui fait revivre toute sa mémoire.
Je raconte des histoires qui exigent cette solitude. Il est vrai aussi que j’aime le mélange du récit et du dialogue. Il ne vous a pas échappé que ma compagnie s’appelle Le Théâtre de l’Invisible. Pas tout à fait par hasard évidemment. Une des choses que je trouve exceptionnelle au théâtre est de pouvoir montrer des choses qui ne sont pas là. Sur scène, je peux jouer, seul, 30 personnages différents. Il y a là un mystère profond du théâtre, qui fait que j’ai envie de faire ce type de spectacle.
Romain Gary était un "raconteur d’histoire". On le dit aussi de vous. Qu’en pensez-vous ?
Il faut remettre chaque chose à sa place et j’avoue que je ne me placerai jamais sur le même plan que lui. Personnellement, je trouve que Romain Gary est un immense écrivain. Il est vrai que lorsqu’on lui disait qu’il était auteur, il répondait : "Non, je suis un raconteur d’histoires". Comme le sont les comédiens, pour lesquels il avait d’ailleurs une réelle passion.
Jouer Shakespeare, Tchekov, Monsieur Ibrahim ou La Promesse de l’aube, il s’agit toujours pour moi de raconter une histoire. Je crois que c’est ce qui amène le public au théâtre. Il y a en chacun de nous un restant d’enfant qui aime qu’on lui raconte de belles histoires, l’envie d’être embarqué dans un récit. Il y a un plaisir assez unique et absolument formidable là-dedans, aussi bien en tant qu’acteur, qu’en tant que spectateur.
Dans le cadre de votre tournée, vous allez vous rendre à Vilnius, Moscou, New York... Pourquoi avoir choisit ces destinations ?
Il y a longtemps, j’ai fait une longue tournée avec Le Golem, mon premier spectacle, dans ces pays-là et j’avais envie, avec ce texte, de retourner dans les lieux qui sont à la fois des lieux importants pour Romain Gary, mais aussi pour moi. De Vilnius, sa ville natale, jusqu’à Nice, refaire quelque part son voyage.
J’aime beaucoup aller jouer à l’étranger et je trouve que c’est important de diffuser ainsi la culture française. Cela rejoint ce que disait Romain Gary sur l’importance de la langue française dans des pays extrêmement lointains. Je me suis aperçu que dans beaucoup d’endroits du monde, il y a des gens pour qui le français est capital.
Vous avez déjà joué plus de 150 fois La Promesse de l’aube. Comment le public accueille le spectacle ?
C’est évidemment difficile pour moi d’en parler, mais ca se passe magnifiquement bien. Pour ceux qui connaissent certains de mes spectacles, j’ai un rapport au public particulier car je m’adresse directement à lui. Vous voyez bien la différence avec ce qu’on appelle "le 4e mur" au théâtre, où l'on joue entre soi. Ce n’est pas forcément une mauvaise chose, mais c’est autre chose que de dire aux gens : "A 11 ans j’ai cassé mon cochon et je suis allé voir les putes", qui est la première phrase de Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran. Il y a tout de suite un lien qui s’établit, une expérience directe avec le public.
Je pense avoir une nature d’engagement d’acteur qui est particulière, d’autant plus que certains de mes spectacles, Monsieur Ibrahim, L’Amérique… racontent des pans entiers de ma vie. J’interprète en effet des textes forts qui ont une résonnance particulière pour moi. J’ai été élevé avec les mêmes valeurs que Romain Gary, le même enthousiasme pour la France. Forcément ça me touche, et je pense que les gens le sentent. Si j’ai joué 600 fois Monsieur Ibrahim - qui met en scène ma propre enfance et ma relation avec mon grand-père - dans 24 pays dans le monde, je pense que ce n’est pas pour rien. Je dirais même que c’est d’autant moins pour rien que je ne suis pas Gérard Depardieu ! Je ne suis pas une star, j’ai une reconnaissance qui est directement liée à mon travail sur scène.
Par exemple, une chose qui m’a toujours frappée c’est que les gens qui n’aiment pas spécialement aller au théâtre parce que ça leur fait peur, parce qu’ils ont peur de s’embêter… On leur conseille "Mais va voir un spectacle de Bruno ! Tu verras c’est autre chose !". Je ne peux pas expliquer cela, ce serait d’un orgueil absolu, qui m’est étranger en tout cas. Je travaille juste dans le plus pur respect du public et des gens qui oeuvrent pour que le public viennent au théâtre.
La Promesse de l’aube, avec Bruno Abraham-Kremer, le samedi 27 octobre à 20 h 30 au Théâtre de l’Hôtel de Ville.
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