Emmanuelle Gall, artiste plasticienne, et Ari Hamot, artiste performeuse

« Nous sommes reliées par nos ancêtres, et cette maison en porte la trace. »

Portrait
Publié le 4 mai 2026

À la Maison de l’armateur, Emmanuelle Gall et Ari Hamot présentent « Réminiscences – Fantômes de l’esclavage », une exposition à deux voix, entre héritage familial et mémoire de la traite. Cette rencontre artistique et intime fait émerger un récit longtemps resté dans l’ombre.

  • Comment est née votre collaboration autour de cette exposition ? 

Emmanuelle Gall : Tout est parti d’une invitation à exposer à la Maison de l’armateur. J’ai proposé à Ari Hamot de me rejoindre car cela faisait sens, à la fois artistiquement et humainement. Nous sommes reliées par nos ancêtres. Ari est descendante de la famille Foäche*, et moi d’une esclave ayant appartenu à un partenaire commercial de cette même famille. Ce lien a été le point de départ du projet. 

Ari Hamot : Nous vivons toutes les deux à Marseille, mais nous ne nous connaissions pas. C’est Anaïs Gernidos, présidente de l’association Havre Mémoires & Partages, qui a permis cette rencontre. Très vite, il est apparu que nos histoires se répondaient. 

  • Comment avez-vous abordé ce lieu chargé d’histoire ? 

Ari Hamot : Nous sommes parties de la maison elle-même, de ses différents niveaux, de leurs usages d’origine : les appartements de la famille Foäche, les espaces de sociabilité, les étages réservés aux domestiques… 

Emmanuelle Gall : Ces affectations nous ont guidées dans notre création. En raison de la fragilité du lieu et des objets historiques, on nous a invitées à investir les placards, les recoins, des espaces discrets… Cela a pris une dimension symbolique particulièrement forte. La traite négrière est une histoire longtemps restée dans l’ombre. Le fait d’occuper ces espaces cachés faisait écho à cet oubli, volontaire ou non, à un déni. 

  • Votre exposition évoque une mémoire qui « hante » la maison… 

Emmanuelle Gall : Oui, nous avons travaillé sur cette idée. Le lieu porte déjà cette histoire, mais elle n’est pas visible. Nous avons cherché à la faire émerger, à la rendre sensible. Cette mémoire enfouie n’a pas disparu, elle n’a juste pas été racontée. 

Ari Hamot : Cela passe par des formes très différentes : des installations qui apparaissent dans les placards, des éléments qui semblent surgir. Il y a cette idée de quelque chose qui sort, qui revient. 

  • Quelles oeuvres le public pourra-t-il découvrir ? 

Ari Hamot : L’exposition est construite comme un parcours. On y trouve des vitrines, des alcôves entièrement transformées, des mises en miroir entre l’histoire des esclaves et celle de la famille Foäche. Certaines installations évoluent selon les étages, comme ces flaques qui interrogent le visiteur et renvoient à une histoire qui circule, qui déborde, qui sent mauvais. 

Emmanuelle Gall : Il y a également des silhouettes à taille réelle, des textiles marqués d’initiales brûlées sur les corps, des nasses qui évoquent l’enfermement, ou encore des moulages suggérant des présences cachées derrière les portes. Nous avons aussi travaillé à partir de produits issus des colonies, comme le sucre ou le café, et sur des éléments visuels forts : une tapisserie retraçant le parcours d’une aïeule esclave, des textes de Suzanne Lacascade, également mon aïeule, en dialogue avec un ouvrage sur l’importance de la traite écrit par Jacques- François Begouën, ancêtre d’Ari. 

  • La notion de dialogue est-elle centrale dans votre démarche ? 

Emmanuelle Gall : Absolument. Il ne s’agit pas d’opposer deux histoires, mais de les mettre en regard. L’art permet cela : ouvrir des espaces de discussion, sans imposer une lecture unique. 

Ari Hamot : C’est un travail de mise en relation. Nos héritages sont différents, mais ils sont liés. Et c’est dans cet espace que peut se construire une réflexion. 

  • Quelle est la suite ? 

Ari Hamot : Je proposerai le 20 septembre une performance intitulée « La plombière de l’Histoire ». Elle repose sur l’idée de « déboucher » une mémoire familiale et collective, en écho aux installations présentes dans la maison, notamment à ces questions de circulation, de flux, de ce qui reste bloqué ou refoulé. 

Emmanuelle Gall : Nous espérons que le public comprendra que la maison est habitée par des mémoires, que ces histoires sont encore là et nous traversent.

Réminiscences - Fantômes de l'esclavage

Plus d'informations sur l'exposition à la Maison de l'armateur

Ce portrait a été initialement publié dans le magazine LH Océanes