« Potosí, une montagne qui dévore les hommes. »
Publié le 9 mars 2026
Du 9 mars au 30 avril, la bibliothèque universitaire accueille l’exposition « Potosí en sol mineur », un témoignage bouleversant sur les conditions de travail et de vie de mineurs boliviens.
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Quelle est votre relation à la photographie ?
Je suis venu au photojournalisme un peu par hasard. En 1985, je suis parti au Guatemala, en pleine guerre civile. Je me suis retrouvé dans des camps de réfugiés pendant plusieurs semaines. J’y ai partagé les histoires atroces de gens qui m’ont demandé de raconter ce qu’ils vivaient. Une famille, en particulier, m’a marqué : elle m’a demandé de parler à sa place. De retour en France, j’ai suivi une école de photojournalisme, puis je suis reparti un an là-bas pour travailler sur le génocide des peuples mayas. Cela a donné deux livres. Finalement, je suis resté presque vingt ans au Guatemala. La photographie me convient parce qu’elle permet de raconter des histoires comprises par tous, sans barrière de langue.
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Votre travail est très lié à l’Amérique latine. D’où vous vient cette attirance ?
Depuis l’enfance, j’étais fasciné par ce continent, notamment par ses populations indigènes. Je suis d’origine catalane. Ce voyage au Guatemala a été un choc : j’y ai appris énormément sur les autres et sur moi-même. C’est lors de la dernière année que j’ai découvert les camps de réfugiés, ce qui a déclenché mon engagement dans le photojournalisme.
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Pourquoi avoir choisi de consacrer un projet à Potosí ?
J’ai toujours eu une envie folle de revenir en Bolivie. Potosí est un lieu majeur dans l’histoire européenne : le Cerro Rico a été exploité sans interruption depuis le XVIe siècle, au point que la montagne aurait perdu plusieurs dizaines de mètres de hauteur. L’argent extrait pour les colons espagnols a posé les bases du développement industriel de l’Europe. Travailler sur Potosí, c’est aussi se souvenir de cette période coloniale. Je travaille toujours à partir de témoignages et restitue ainsi ce qu’il reste de la colonisation dans la mémoire collective.
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Que raconte l’exposition « Potosí en sol mineur » ?
Elle explique le combat séculaire entre les mineurs et la montagne. Aujourd’hui encore, le Cerro Rico continue d’attirer et de broyer ceux qui cherchent dans ses entrailles de quoi nourrir leur famille ou permettre à leurs enfants d’aller à l’école. Pendant plusieurs mois, j’ai partagé leur quotidien, suivi leurs gestes, rituels et croyances, d’où un regard à la fois documentaire et intime. Je montre la misère et révèle la force de la solidarité, de la foi, dans ce monde oublié.
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Qu’espérez-vous, après trente ans de photojournalisme ?
Quand j’ai commencé, j’avais l’ambition que mon travail puisse changer les choses. J’ai perdu cette naïveté, même si je crois qu’on peut changer des mentalités. Mais ce qui compte énormément, c’est que les personnes photographiées – souvent oubliées ou méprisées dans leur propre pays – se sentent reconnues et valorisées par le regard d’un étranger, venu d’un pays riche. C’est pour cela que chacun de mes projets est accompagné d’une restitution : livres, expositions… et même des tirages distribués gratuitement aux populations concernées. C’est une manière de rendre ce que l’on a reçu. J’aime l’idée que mes images puissent circuler dans des lieux de savoir comme une bibliothèque universitaire. Cela donne un autre contexte, un autre regard.
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Que souhaitez-vous que les visiteurs retiennent en sortant de l’exposition ?
J'aimerais qu'ils voient que derrière la mine, il y a des vies, des familles, des rêves. Des gens qui, parfois, n’ont pas d’autre choix que de risquer leur corps pour survivre. Aujourd’hui, l’espérance de vie des mineurs est en moyenne de 50 ans. Ce sont des chiffres terribles, mais ce qui m’intéresse surtout, c’est ce que cela dit d’un monde : celui où l’histoire coloniale continue de laisser des traces, sur les corps comme sur les paysages.
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