Jérémy Charbaut, photographe

« Une force magnétique s'est emparée de moi quand je suis arrivé à Saint-François. »

Portrait
Publié le 20 février 2026

Jusqu’au 28 mars, la galerie du Théâtre de l'Hôtel de Ville accueille « La furie et la foi », une exposition issue du premier livre photographique de Jérémy Charbaut. Pendant trois ans, le photographe a capturé l'âme de Saint-François, ce quartier insulaire au coeur du Havre. Entre ombres et lumières, il révèle un territoire singulier où se rencontrent habitants et marins pêcheurs attachés à leur îlot.

  • Qu'est-ce qui vous a donné envie de travailler pendant trois ans sur le quartier Saint-François ? 

Au départ, je travaillais Chez Lili comme barman. J'ai noué des liens avec les gens du quartier, beaucoup de pêcheurs et de gens de la mer qui venaient très tôt le matin. J’ai commencé à prendre quelques photos dans ce lieu insulaire, entouré de ses trois bassins. En travaillant dans ce bar et en côtoyant les habitants de Saint-François, je me suis imprégné du lieu. Au bout d'un an, j’ai ressenti le besoin de rendre hommage à ce quartier. Quand j'arrivais vers 7h30, il y avait des lumières incroyables, une atmosphère très cinématographique avec l’acier, la matière au sol et ce côté très urbain. 

  • Que signifie le titre de l’exposition « La furie et la foi » ? 

J’ai longtemps réfléchi au titre du livre et de l’exposition. Je ne voulais rien de commun. Je cherchais à exprimer une forme de dualité humaine : il faut une certaine furie pour aller affronter les éléments en mer. Dans ce quartier, on ressent aussi une indépendance, presque une résistance. La foi n’est pas nécessairement religieuse : elle peut relever de croyances, de mysticismes. Elle se ravive évidemment lorsqu’on est en mer, au contact des éléments. Il y a quelque chose de presque mythologique. J’ai voulu explorer cela à travers des images qui relèvent davantage du symbole que du documentaire pur. Pour l’anecdote, La furie et la foi est aussi le titre d’un morceau de hip-hop de la Fonky Family, un groupe marseillais. Quand je m’en suis rendu compte, ça m’a fait sourire et, surtout, ça collait parfaitement. 

  • Comment avez-vous représenté la fierté d'appartenance des habitants dans votre travail ? 

La pêche est un métier profondément indépendant. Les pêcheurs travaillent seuls, ou presque. Cette autonomie fait partie intégrante de leur identité. On n’arrive pas à Saint-François par hasard. Vu du ciel, le quartier forme un petit triangle au milieu de la ville. C’est cette singularité que j’ai voulu montrer. Je suis resté à terre, en mettant en avant leur lien étroit avec leur environnement et avec le quartier. Les habitants sont très fiers que je travaille sur Saint-François, notamment pour les générations futures. C’est aussi une manière de leur rendre hommage, en particulier à ceux qui vivent ici depuis des décennies, souvent en famille. 

  • Comment la dimension insulaire du quartier se traduit-elle visuellement ? 

Par le traitement des images. Le livre est assez sombre. J’aime beaucoup le noir, le clair-obscur, les tonalités picturales. Je ne suis pas attiré par une esthétique très colorée. Je voulais quelque chose de volontairement ténébreux. Dans le livre, nous entrons dans l’île et il n’est pas si simple d’en sortir. Nous sommes happés, comme je l’ai été moi-même, par la force magnétique de Saint-François. 

  • Comment avez-vous pu capturer les moments de vie des marins pêcheurs ? 

Une relation amicale s'est installée avec le temps. D'ailleurs, je retourne les voir régulièrement. Ils venaient boire des cafés très tôt le matin et, comme je suis assez communicatif, tout s’est fait naturellement. Au début, j’ai surtout observé et écouté, et, au bout de six mois, j’ai commencé à les photographier. J’ai aussi passé beaucoup de temps dans la cabine de Farid, qui gère toute la structure des pêcheurs et s’occupe notamment de l’avitaillement en gazole des bateaux. 

  • Comment avez-vous pensé l'exposition ? 

J'ai conçu l'exposition en tenant compte des grands murs noirs de la galerie du Théâtre de l’Hôtel de Ville. Je voulais que le visiteur entre dans une forme d’intimité. Il y a des grands formats qui installent le décor, un peu comme au cinéma. Nous pénétrons dans le quartier avec une grande photo floue, prise à travers une vitre et un voilage : nous avons l’impression d’être à bord d’un bateau, d’accoster sur l’île Saint-François. L'exposition est une véritable déambulation dans le quartier.

La furie et la foi

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