« Je cherche à rendre visible le temps long de la Terre. »
Publié le 3 juin 2026
Entre science, poésie et illusion, Noémie Goudal interroge notre perception du paysage. Invitée au Portique, le centre régional d'art contemporain du Havre, elle y déploie « The Story of Fixity », une installation immersive autour de l’eau et du temps long, prolongée cet été par « Terrella », dans le cadre d'Un Été Au Havre.
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Pouvez-vous vous présenter et revenir sur votre parcours ?
Je suis photographe et vidéaste. J’ai étudié à Londres, où j’ai développé un intérêt pour l’image, sa mise en scène et la manière dont elle est fabriquée. Très tôt, j’ai cherché à déconstruire ce que l’on croit voir. Au départ, je travaillais avec des personnages, puis je les ai retirés pour que le spectateur puisse s’immerger pleinement dans l’image. Me concentrant sur les paysages, je veille à ce que les dispositifs eux-mêmes, conçus artisanalement, soient compris comme confectionnés, fragiles, presque en équilibre.
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Votre travail est profondément lié au paysage…
Oui, mais pas au paysage en tant que simple représentation. Ce qui m’intéresse, c’est ce qu’il raconte. Il est universel car chacun peut s’y projeter, y voir ses propres références. Je ne représente jamais un lieu précis ni un moment identifié. J’essaie plutôt d’ouvrir un espace mental. Mon approche est aussi nourrie par la science, notamment la paléoclimatologie, qui étudie les climats passés. Elle permet de comprendre que la Terre est en mouvement constant, même si, à notre échelle, elle semble immobile. Une montagne, par exemple, se déplace comme une vague, mais sur des millions d’années.
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Que propose « The Story of Fixity » au Portique ?
C’est une installation immersive centrée sur l’eau, un élément fondamental dans la formation des paysages. L’eau circule, traverse, transforme, relie des territoires qui nous semblent séparés. J’ai imaginé un dispositif composé de plusieurs écrans qui fonctionnent comme des tableaux en mouvement. Les paysages apparaissent, se transforment, se dissolvent. On ne sait plus très bien ce qui relève du réel ou de l’artifice. Cette ambiguïté est importante : elle permet de questionner notre perception et de nous rappeler que toute image est une construction.
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Le spectateur est invité à une véritable expérience. Était-ce une intention centrale ?
Oui, c’est essentiel. Je ne cherche pas à raconter une histoire linéaire, mais à proposer une expérience sensible. Le visiteur déambule, il prend le temps, il observe les transformations, les détails. Il y a quelque chose de méditatif. Le son joue aussi un rôle important, donnant une profondeur, une matérialité aux images. Une simple goutte d’eau peut créer une sensation d’espace, d’écho, comme dans une grotte.
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Comment articulez-vous illusion et réalité dans votre travail ?
Je fabrique des décors, des maquettes, que je filme ensuite. Ce sont des paysages recomposés. Dans mes œuvres, on voit à la fois l’image et l’effort qu’elle a demandé, sa construction. Je questionne ainsi notre rapport au réel : ce que l’on voit est-il vrai ou fabriqué ? Cette tension m’intéresse beaucoup. Elle rejoint aussi des questions contemporaines sur notre manière de percevoir le monde et les images qui nous entourent.
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En quoi l'exposition « Terrella » aborde-t-elle autrement la question du paysage ?
Il s’agit d’une série de sculptures en porcelaine, inspirées des grandes théories occidentales sur la formation de la Terre, de l’Antiquité jusqu’au XVIIe siècle. J’ai travaillé à partir de modèles anciens, notamment ceux d’un ingénieur du XIXe siècle, et j’ai créé mes propres outils pour figurer ces hypothèses. Ce projet montre comment, au fil du temps, les humains ont tenté de comprendre et de représenter le monde. C’est une histoire des idées, mais aussi des formes.
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Que souhaitez-vous que le public retienne de ces deux propositions ?
Peut-être simplement une autre manière de regarder. Prendre conscience que le paysage n’est pas fixe, qu’il est traversé de transformations invisibles. Et accepter que notre perception est toujours partielle, construite. J’aime l’idée que chacun puisse s’approprier ces œuvres, y projeter son propre imaginaire, ses propres questionnements.
Ce portrait a été initialement publié dans le magazine LH Océanes
LH Océanes n°268
Édition du 1er au 15 juin 2026
Le Havre
